Le culte des ancêtres en Chine, une tradition millénaire

October 17, 2018

 

Un soir, en allant faire une petite balade à l’extérieur, pour prendre l’air, mon œil a été attiré par des flammes qui froufroutaient au coin d’une rue sombre. Quelques personnes étaient accroupies autour d’un feu et faisaient brûler je ne sais quoi. Comme je venais tout juste d’écouter le film Sherlock Holmes, je n’ai pu m’empêcher de penser :

 

«Oh mon Dieu! Ces personnes sont des malfaiteurs qui brûlent des preuves!»

 

J’ai donc décidé de passer près d’eux dans le but de jeter un oeil averti sur ces preuves et d’intimider les malfaiteurs, ce qui n’a pas du tout fonctionné. Ensuite, j’ai pensé que brûler des preuves dehors à la vue des passants n’était pas très futé, ce devait être autre chose. Donc, avec tout mon professionnalisme habituel, je me suis précipité à la maison pour m’enquérir de cela auprès de Hua, ma douce femme. Empruntant la voix calme et posée qui sied à tout détective improvisé, je lui ai demandé sans plus de tergiversation : « Ben là, kossé ça?! » Elle me parla du culte des ancêtres.

 

Pratiqué au moins depuis l’an 1 700 avant notre ère (ce qui fait donc plus de 3 700 ans), le culte des ancêtres est peut-être l’aspect religieux le plus ancien et le plus constant de la culture chinoise. Comme dans la plupart des cultures, la valeur familiale est très importante en Chine, mais elle prend ici la forme d’une doctrine : la piété filiale. Cette doctrine embrasse toutes les sphères de la société, et plus spécialement celle de la famille.

 

C’est Confucius (551-479 av. notre ère) qui développe le plus abondamment le thème de la piété filiale, qui se fait encore sentir dans la Chine contemporaine. En fait, je ne sais pas si ce sont les Chinois qui sont confucéens ou si c'est Confucius qui est Chinois... Il est en effet difficile de savoir si celui-ci décrit la société chinoise ou bien s’il propose des principes de vie lorsqu’il dit : « Un fils qui a une vraie piété filiale s’applique sans relâche à servir ses parents; il ne se départ jamais du plus profond respect jusque dans l’intérieur de son domestique; il pourvoit à leur entretien jusqu’à leur procurer tout ce qui peut leur faire plaisir; il est touché de leurs infirmités jusqu’à en avoir le cœur serré de tristesse; il les conduit au tombeau avec des regrets qui vont jusqu’à une extrême désolation; il leur fait des sacrifices enfin avec un respect qui monte presque jusqu’à la vénération.

 

La piété filiale confucéenne module encore aujourd’hui les relations humaines. Par exemple, l’usage veut que les parents habitent chez un de leurs enfants et que ceux-ci subviennent à leurs besoins. Il peut arriver aussi, par exemple, que ce soit les parents qui décident de la carrière que leur fils ou leur fille embrassera. Et ceux-ci ont le devoir d’être d’accord. Cette même morale confucéenne s’observe aussi lors des grandes fêtes.

 

En Chine, la fête la plus festive, c'est le Nouvel An chinois, aussi appelé la fête du Printemps. Avant les célébrations, on fait le ménage, on pend des lanternes partout et on met des décorations sur les murs, les portes et les fenêtres, des petites banderoles rouge et or finement cisaillées où apparaissent des souhaits, des animaux et des caractères chinois de bon augure. On colle ces papiers aux portes et aux fenêtres. On prépare des enveloppes rouges garnies de quelques 100 yuans qu'on devra donner aux enfants. Le rouge est à l’honneur, même en ce qui a trait aux sous-vêtements.

 

Ensuite, on rend visite à la parenté, mais pas dans un ordre quelconque! Il faut premièrement rendre visite au frère aîné ou à la sœur aînée. C’est Confucius qui veut ça… Quand on visite son frère ou sa sœur aînée, on apporte un ti-cadeau, par exemple : de l'alcool, des cigarettes, des pommes, de l'huile, des œufs, ou autre. Toutefois, si un des parents décède, la coutume empêche la progéniture, pour les trois années qui suivent, de faire ces visites coutumières de la fête du Printemps. Et lors de cette même fête, ces enfants endeuillés ne peuvent pas non plus coller sur leurs portes et fenêtres de ses affiches rouges singulières que l’on vend et pose partout.

 

 

 

Pendant le fête du Printemps donc, on doit offrir des sacrifices à ses ancêtres... Et on peut encore aujourd’hui être témoin de cette pratique millénaire. Outre les temples dédiés uniquement aux ancêtres qu’on pourra alors aller visiter, on peut trouver dans les maisons de petits autels où seront déposés pour le défunt quelques biens terrestres tels que des fruits. Il existe aussi une autre manière de pratiquer ce culte : on procède à une petite cérémonie.

 

Voici comment se déroule ce type de cérémonie nocturne abondamment pratiquée par la population en général : après avoir choisi n’importe quel petit coin de rue peu ou prou fréquenté, on marque tout d’abord à l’aide d’un bâton un cercle au sol. Ensuite, à l’intérieur de ce cercle, on dépose du papier, mais pas n’importe lequel papier! L’esprit pratique des Chinois se retrouve même ici : c’est du papier où sont dessinées des images de l’ancienne monnaie chinoise.

 

C’est de l’argent (mais du faux, l’autre il nous le faut)… On fait alors brûler l’argent pour le défunt, pour qu’il se débrouille bien dans l’autre monde. Pendant que le feu brûle, la personne parle à son parent et, entre autres, lui dit : «Tiens, tiens, prends ça, c’est pour toi.» Les soirs précédant la fête du Printemps, plusieurs personnes, à une même intersection de rue, font en l’honneur de leurs défunts, un petit feu brillant, qui gémit et qui pleure. L’ambiance y est très spéciale, profonde et solennelle.

 

Ainsi, on peut faire d’une rue poussiéreuse un lieu sacré.

 

 

Félix Tanguay, auteur

 

Formé dans plusieurs domaines, dont l’histoire, la linguistique, la science des religions et la pâtisserie-boulangerie, Félix Tanguay a passé plus de deux ans à Tianjin en Chine, le pays natal de sa douce moitié. Il nous fait part ici de la vie qu’on y vit : la culture, les croyances, la philosophie, la science, la nature, les fêtes, l’histoire, et bien sûr la vie quotidienne. Sur un ton humoristique et éducatif, il nous fait entrer dans ce monde riche et grisant qu’est l’Empire du Milieu.  

 

 

 

 

 

 

 

 

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